Courage et maturité du peuple. L’Algérie en apesanteur

«Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit.»  Coluche

La situation est délicate et les Algériennes et les Algériens n’ont pas l’air de se rendre compte. Dans un partage des rôles invisibles, le peuple se donne rendez-vous les vendredis pour clamer encore une fois des slogans qui ont évolué avec le temps; Il reste cependant, un slogan qui a la vie dure: «Irouhou ga’e!» «Ils doivent tous dégager!» 

De qui parle-t-on? A dose homéopathique et de mon point de vue on donne en pâture au peuple des têtes et des charrettes sont annoncées pour l’arrestation de personnes qui auraient eu des comportements délictueux. Ces arrestations donnent l’impression qu’elles sont précipitées, faites sous le coup de l’émotion mobilisatrice du peuple qui, en «échange» donne un sursis au pouvoir. Quand des personnes au vu et au su de tout le monde se sont enrichies indument, on peut comprendre sans excuser cette précipitation, encore qu’il eut fallu prendre le temps de la réflexion tout en prenant des mesures conservatoires pour bloquer leur nuisance.

Ni propre ni honnête 

Le système actuel est en roue libre. Il ne tient que parce que l’armée le veut bien. Il pense gagner du temps, mais au final quand bien même nous arrivons au 4 juillet, le mandat provisoire de monsieur Bensalah étant terminé nous arriverons alors vraiment à une situation d’apesanteur, puisque le pouvoir aura épuisé tous les recours pour perdurer, mais l’Algérie n’aura toujours pas de président et encore moins de gouvernement! 

Il est avéré qu’il sera très difficile d’organiser une élection d’ici là avec un appareil politique et administratif dirigé par les reliquats du système de 50 ans de mépris de la parole du peuple. Cependant, on apprend que 61 candidats à la présidentielle ont retiré leurs candidatures. Est-ce à dire que le front du Hirak s’effiloche et qu’en définitive le peuple se verra proposer une élection présidentielle dont il ne veut pas? Cette élection débouchera sur l’élection d’un président qui comme tout les précédents depuis l’indépendance aura un déficit de légitimité- Les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets; nous allons en prendre pour cinq ans avec une démobilisation du peuple et une frustration qui peut déboucher sur une démobilisation remettant aux calendes grecques toute remise en ordre de la maison Algérie.

Car, la situation actuelle, d’un farniente trompeur, cache la réalité des choses, à savoir que la situation économique est très fragile du point de vue des finances, du point de vue économique, mais aussi il faut le souligner, personne ne parle du blocage de l’université depuis près de deux mois, qu’il est difficile à rattraper d’autant que le spectre de l’année blanche se profile à l’horizon.

Les vents mauvais  des tentatives de division

On a beaucoup parlé de l’instrumentalisation externe de la Révolution du 22 février. Ce n’est pas à exclure qu’il y ait des tentatives de prendre en charge le mouvement au vue des nombreuses taupes et honorables correspondants que l’article magistral du  professeur Bensaada a mis en évidence en aggravant leur faute par un dernier article où il affirme que des personnes qui ne veulent pas du bien au pays sont toujours à la manœuvre ; Cependant je crois que la Révolution du 22 février 2019 a pris de cours les stratèges des officines qui leur a en quelques sorte échappé en jouant se propre partition . Celle d’une Révolution endogène qui arrive à séparer le bon grain de l’ivraie. 

Ces interférences existent cependant  et on sait que la puissance des réseaux sociaux a mis aux premières loges des personnalités à qui le peuple a donné un préjugé favorable. Sauf que les vieux démons refont surface. On apprend que des appels à l’allégeance se font jour pour ratisser large et envers l’armée et envers les islamistes, à telle enseigne que l’on doit montrer patte blanche: «Je fais ma prière, j’ai fait le pèlerinage!». Pauvre de nous quand des élites confondent -qui veulent avoir un destin national –  la citoyenneté et la religion qui devait être cantonnée dans la sphère privée ! Il y a du chemin à parcourir encore.  

Mieux encore, d’autres élites font des appels du pied à l’extérieur. Des comités représentent le Hirak en exil ou encore carrément appellent l’ancienne puissance coloniale à intervenir. C’est le cas de Ferhat Mhenni qui a déclenché une tempête dans une visioconférence avec des étudiants de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou: «Il demande, écrit Nidal Aloui à la France, de «s’allier» avec la Kabylie si elle souhaite garder son «rayonnement» en Afrique du Nord. L’intitulé de la conférence n’a pas toutefois manqué de nourrir la controverse puisqu’il s’agissait de parler du «combat de la Kabylie face à l’Algérie». Dire «Kabylie face à l’Algérie», c’est instaurer un face-à-face et rompre l’unité entre les deux. Finalement, c’est un démenti que les étudiants ont apporté puisqu’ils ont en majorité défendu l’unité nationale face à un leader qui n’a pas cessé de se radicaliser. Alors que son intervention devant les étudiants continuait d’enflammer les réseaux sociaux, des internautes ont exhumé une vidéo où le président du MAK va encore plus loin». 

«Ferhat Mhenni ne promeut pas ses idées pour l’indépendance de la Kabylie. Il présente sa région natale comme une enclave qu’il souhaiterait sous l’influence culturelle de la France.» «Si la France perd la Kabylie, elle ne perdrait pas que l’Algérie, elle perdrait toute l’Afrique du Nord dont elle est le moteur essentiel concernant les idées modernes et démocratiques», plaide Ferhat Mhenni en soulignant bien que cette région est «la seule sphère francophone d’Afrique du Nord, voire de toute l’Afrique, hormis le Sénégal». À partir de ce constat, il lance un appel: «Si La France veut garder un semblant minimum de présence et de rayonnement culturel il faut absolument qu’elle s’allie avec la Kabylie» car «la Kabylie est son seul canot de sauvetage». Alors, «ou elle monte dedans ou elle va sombrer», recommande le politique qui se présente ainsi comme un défenseur des intérêts de la France qu’il ne veut pas voir sombrer.» (1)

Dans le même ordre j’avais déjà signalé que le président du MAK s’était illustré par une déclaration singulière faite à l’Assemblée nationale française à l’occasion de Yennayer, le 12 janvier 2012. Il résumait le combat des Algériens de Kabylie à un simple malentendu: Chers amis, déclarait-il, azul, Le moment est historique, le fait inédit: la Kabylie est admise dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française. La symbolique est si forte que l’Histoire s’en trouve forcément convoquée. De Sidi Ferruch en juillet 1830 à la bataille d’Icherridène le 24 juin 1857, de l’insurrection de 1871 à celle du 1er novembre 1954, de l’émigration kabyle en France tout le long du XXe siècle, dont notamment les douloureux événements à Paris du 17 octobre 1961, au flux massif des sans-papiers kabyles issus de la révolte populaire du Printemps noir en 2001, la France et la Kabylie ont été marquées par un malentendu qu’il est enfin temps de dépasser. (…) »

« Ce malentendu n’a jamais été traité pour des raisons géopolitiques. La Kabylie n’ayant pas récupéré sa souveraineté à l’indépendance de l’Algérie, en 1962, par formalismes bureaucratique et protocolaire, son dossier a été transféré à l’Etat algérien qui en use et abuse pour éviter de refermer les plaies du passé qui compromettent la construction d’un avenir de solidarité entre nos deux peuples. (…) La Kabylie n’accepte plus que sa mémoire soit instrumentalisée par des tiers contre elle-même et contre des pays et des peuples amis. (…) Pour cela, il serait bon que cette communauté internationale, à commencer par la France, reconnaisse à la Kabylie le droit à son autodétermination. (…) Vous voyez à travers cet exposé que ce qui oppose aujourd’hui le pouvoir algérien à la Kabylie est bien plus lourd que le malentendu qui a pu exister hier entre la Kabylie et la France jusqu’en 1962.» (2)

Exit le combat des révolutionnaires algériennes et algériens sans être exhaustif en commençant par le combat de l’Emir Abdelkader, de Mokrani, de Boubaghla. Exit Lalla Fatma N’soumer avec son cri de ralliement: «Ennif ayasthmathane.» « Pour l’honneur mes frères ». Exit le combat de Amirouche de Abane Ramdane, de Larbi Ben M’hidi et de tant d’autres pour qui le combat contre l’envahisseur ne fut pas un malentendu mais un combat pour l’honneur. Les étudiants à Tizi Ouzou ne sont pas tombés il est heureux dans le panneau.

Dans cet ordre justement des fils rouges dépassés, la lettre de l’universitaire Salah Guemriche à Ferhat Mehenni mérite d’être citée même en substance: «Cher Ferhat, la Kabylie, j’y possède un empan («chber»), même symbolique, comme tu en as un du côté de chez moi, dans l’Est algérien (…) Tu as donc franchi le pas, un pas d’«aventurier de l’arche perdue», en créant le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), (…) j’ai toujours fait mienne la cause berbère, non point comme militant, mais comme citoyen algérien non berbérophone, pour qui la reconnaissance de l’antériorité de l’entité berbère est une nécessité ontologique et l’officialisation de la langue amazighe un facteur d’épanouissement de l’être algérien et non pas un facteur de division (3).»

Le projet de société 

Qui sommes nous en définitive?  Souvenons-nous à l’indépendance le président Ben Bella était pris d’une véritable crise ne martelant d’une façon compulsive:

«Nous sommes arabes! Nous sommes arabes! Nous sommes arabes!!» «On peut se demander à juste titre écrit la sociologue Leila Benhadjoudja pourquoi ce problème linguistique n’a pas été abordé sereinement à l’indépendance, la sociologue Leila Benhadjoudja écrit à ce propos «(…) La volonté de l’État de construire une «algérianité» arabo-musulmane se justifiait en réaction à l’héritage colonial français. (…) Les contestations, qu’elles aient été politiques ou identitaires, comme le cas du mouvement berbère, étaient systématiquement marginalisées (…) Depuis l’indépendance, l’État algérien a fabriqué une identité officielle et a utilisé l’arabité et l’islam comme des instruments de contrôle.(…) En voulant se rapprocher des peuples du Machrek, l’État a nié l’existence des peuples de son territoire.» (4) 

On peut comprendre que certaines régions du pays à l’instar de la Kabylie, mais aussi des Aurès, du Hoggar, du Mzab, ne se sentent pas représentés dans cette identité uniquement arabe alors que l’Algérie est dépositaire d’un patrimoine plusieurs fois millénaire en le territoire de Tamazgha. Qu’il y ait des nostalgiques du bon temps des colonies c’est un fait! Mais sont-ils seulement à recenser chez les Algériens de Kabylie et pas aussi ailleurs? Il y a me semble-t-il des fils rouges à ne pas dépasser, ceux d’un vivre ensemble et d’une appartenance de chaque région du pays à tous les Algériens sans indifférenciation. 

Sommes-nous Algériens par la naissance, par la religion, par l’ethnie ou par la présence lointaine dans le pays? La grande erreur est d’avoir reproduit l’Etat à l’échelle de la wilaya. Un jeune naît, va à l’école, au lycée dans sa ville, dans son université, dans sa wilaya. Il ne connaît pratiquement rien du reste du pays. C’est sa tribu qui l’intéresse et au mieux sa wilaya. Nous sommes en 2019, il y a encore des Algériens qui s’identifient à leurs tribus, leurs régions, leurs quartiers, mais jamais en tant qu’Algériens. Toutes ces questions attendent d’être résolues. 

Comment conjurer les démons de la division et aller vers le vivre ensemble? Nous devons tout faire pour favoriser le vivre ensemble par le brassage qui permettra aux Algériennes et aux Algériens de se connaître et de s’estimer et de se sentir solidaires envers le pays et envers l’Histoire. Les opportunités suivantes peuvent être mises en oeuvre. Les vrais défis qui nous attendent se résument à tout ce qui favorise l’éducation. Pour moi, tout est une question d’éducation; le meilleur capital, la meilleure richesse de ce pays consiste en la mise en place graduelle d’un système éducatif performant. Nous devons de plus en plus récompenser l’effort et le mérite, faire émerger les légitimités du savoir, de la compétence, seuls critères pour avancer dans un monde de plus en plus compétitif qui ne fait pas de place aux faibles.

Tout doit être fait pour amener à ce brassage. Plus que jamais, nous devons nous unir pour conjurer les périls. Nous sommes convaincus que nous devons mobiliser les jeunes autour d’un défi, celui d’aller à la conquête du savoir. Nous devons faire émerger une conscience d’appartenir à un grand pays avec une histoire prestigieuse de plus de 3000 ans. Les défis exaltants auxquels est confronté le pays nous commandent d’être unis pour les grandes causes, il s’agit d’assurer à l’Algérie de garder sa place dans le concert des nations et de préparer l’avenir.

Le pouvoir s’honorerait en montrant sa disponibilité à mettre en oeuvre sans atermoiements ou manœuvre, sans tarder l’alternance sereine car une nation apaisée qui s’accepte dans ses multiples dimensions pourra mettre ses citoyens en ordre de marche pour conjurer les périls à venir. L’Algérien du XXIe siècle, fier de son socle identitaire trois fois millénaire, aura sans nul doute à cœur de rattraper le temps perdu, il participera à la construction du pays en étant, acteur ce faisant de son destin ne laissant aucun interstice à l’aventure dans cette Algérie qui nous tient tant à cœur. Le peuple a montré sa maturité à ceux qui ont la décision d’écouter le peuple avant qu’il ne soit trop tard.

Professeur  Chems Eddine Chitour

Article relu et validé par Mustapha Zentar

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