De la Régence à l’Algérie : Un passé commun à assumer avec la Turquie

«Si tu veux que le bien te vienne, souhaites-en à ton prochain.»

Proverbe turc

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a entamé une visite officielle de deux jours en Algérie M.Erdogan était accompagné d’une importante

délégation, composée notamment de plusieurs ministres, de parlementaires, de hauts fonctionnaires et d’hommes d’affaires. Les deux dirigeants veulent renforcer le partenariat entre les entreprises des deux pays. En 2013, la Turquie avait été le 7e fournisseur de l’Algérie avec 2,07 milliards de dollars d’importations algériennes et son 9e client avec des exportations algériennes de 2,6 milliards de dollars, Une entreprise turque de sidérurgie Tosyali produit en Algérie plus d’un million de tonnes d’acier par an depuis 2013. C’est le plus important investissement turc réalisé jusqu’ici en Algérie.

Voilà pour les affaires! Dans cette contribution, je souhaite parler de la Turquie et de ses relations avec l’Algérie notamment en parlant de la période 1514-1830 que certains présentent comme une colonisation avec tous les travers d’une occupation.  Qu’en est-il exactement?

La conquête espagnole

Tout commence avec la «Reconquista». L’Espagne d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon mariés pour le meilleur décident de bouter les derniers musulmans hors d’Espagne après le déclin de la civilisation musulmane en Espagne à partir de la bataille de Las Navas de Tolosa. Ce fut ensuite un lent délitement des musulmans, des escarmouches continuelles jusqu’à ce jour de janvier 1492 où l’émir de Grenade remit les clés de la ville, sans se battre à Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. Je conseille au lecteur de lire l’inoubliable ouvrage d’Amine Maalouf: «Léon l’Africain» qui raconte par le menu l’atmosphère qui prévalait, celle de la débâcle du sauve-qui-peut aussi bien des juifs que des musulmans que l’on retrouvera ensuite en Algérie (les Tagarins, les Andalous…qui ont amené en Algérie un style de vie raffiné qui tranchait avec celui des autochtones…) (1)

Non contents de convertir par la force les musulmans, le roi Ferdinand les chasse d’Espagne. Ce fut au total sur près d’un siècle plus d’un million de personnes qui quittèrent leurs demeures. L’Espagne porte ensuite la croisade sur les terres maghrébines, aidée en cela par l’Eglise en la personne du cardinal Cisneros qui baptisa une mosquée en église aussitôt la ville d’Oran prise vers 1515. Les Espagnols s’emparent de plusieurs ports du littoral algérien et obligent les villes de Ténès, Mostaganem et Cherchell de payer tribut, Alger livra l’île qui contrôlait son port. Alger ou El-Djazaïr était un petit port peuplé d’environ 20.000 habitants, sa population s’est accrue fortement avec l’arrivée des juifs et des Maures expulsés d’Andalousie après la chute de Grenade. Les Espagnols annexent plusieurs villes côtières: Mers El Kébir en 1505, Oran en 1509 et Bougie (Béjaïa) en 1510.

La venue de Arroudj et Khiereddine Barberousse

Dans cette atmosphère de fin de règne pour les dynasties, mérinides, abdelwadites (zyanides), l’Espagne mit en oeuvre une invasion des côtes, après Oran, Mers el Kebir, ce fut ensuite Djidjel, Béjaïa et Alger et c’est à ce moment-là que Salem Ettoumi appela à la rescousse Arroudj et Khierreddine,une fratrie d’une petite ville grecque et qui s’étaient rendus célèbres dans la course. Arroudj répond à l’appel et avec son frère bloque l’avancée espagnole installée au peignon d’Alger. Ceci dura une quinzaine d’années, la garnison fut anéantie et Khierreddine relia par la suite le peignon d’Alger à la côte (Amirauté actuelle).

On dit que Arroudj étrangla Selim Ettoumi dans son bain et prit le pouvoir avec ses janissaires. L’occupation ottomane aussi brutale que celle par la suite de la France fut cependant globalement acceptée du fait du ciment de la religion.

La culture et l’éducation pendant la Régence d’Alger

La France en envahissant l’Algérie  après plus de trois siècles de gouvernement  de la Régence d’Alger parlait de «tabula rasa» le désert du savoir. Il n’en est rien! Ainsi qu’à l’instar de ce qui se passait en Europe, plusieurs centaines d’écoles primaires, et zaouïas permettaient de dispenser un enseignement allant du primaire au supérieur. A titre d’exemple dans les zaouïas, la durée des études était de dix ans et les matières suivantes étaient enseignées: la lecture du Coran; la récitation intégrale en arabe, la théologie et les commentaires, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie.

Il faut signaler de plus, qu’en dehors des provinces sous la souveraineté directes de la Régence: (les trois beylicks d’Oran, du Titteri avec comme capitale Médea, et de Constantine), Venture de Paradis écrivain et homme de lettres français qui a voyagé a Alger à la fin du XIXème siècle, rapporte qu’il y avait à Alger: «douze grandes mosquées avec chaires et minarets et beaucoup de mosquées moyennes, il y avait de plus trois universités où l’on enseignait la doctrine de Malek Ibn Anas Cette «doctrine» est évidemment celle du Coran». (2)

La Régence d’Alger: la Nation algérienne avec tous ses attributs

Des dizaines de traités furent signés et les ambassadeurs européens France et Angleterre en tête rivalisaient pour être bien vus par le dey. Il a fallu une créance due, l’Algérie avait aidé la jeune Révolution française en 1790 attaquée de toutes parts par les royautés européennes et affamée en lui vendant, à un prix imbattable, du blé. Cette créance ne fut jamais remboursé en trente ans et se termina par une invasion.

Par ailleurs, l’Algérie imposait aux différentes flottes pénétrant en mer Méditerranée un impôt, avec protection contre toutes attaques de pirates ou de pays tiers. La liste des pays ayant souscrit à cet impôt: Royaume-Uni: 267.500 francs, France: 200.000 francs, États-Unis: 125.000 dollars par mois. En 1536, l’amiral français Bertrand d’Ornesan unit ses douze galères françaises à une petite flotte ottomane appartenant à Barberousse à Alger, faite d’une galère ottomane et de 6 galiotes, et attaque l’île d’Ibiza, dans les Baléares.

Après le siège de Nice, François Ier propose à la flotte ottomane commandée par Khiereddine  appelé à l’aide de passer l’hiver à Toulon. La cathédrale de Toulon servit aussi de mosquée. Bien plus tard, le 18 octobre 1681, le dey d’Alger déclare officiellement la guerre à Louis XIV. En 1682-1683, l’amiral français Abraham Duquesne commande par deux fois le bombardement d’Alger. La paix fut ensuite conclue avec le Royaume de Louis XIV. Elle devait durer plus d’un siècle.

Par ailleurs suite à l’indépendance des États-Unis en 1776 que la Régence d’Alger fut la première à reconnaître – Condelezza Rice secrétaire d’Etat des Etats-Unis a remis, il y a quelques années à notre ambassadeur aux Etats-Unis, une copie de la lettre de reconnaissance des Etats-Unis par la Régence d’Alger-, le Sénat américain décide de proposer un «traité de paix et d’amitié avec les États de Barbarie» dont un avenant sera paraphé le 5 septembre 1795 à Alger puis de nouveau le 3 janvier 1797. Un traité similaire sera signé avec le bey de Tunis. Le traité est ratifié et parut dans le Philadelphia Gazette le 17 juin 1797. L’article 11 de ce traité indique que: «Considérant que le gouvernement des États-Unis n’est en aucun sens fondé sur la religion chrétienne, qu’il n’a aucun caractère hostile aux lois, à la religion ou à la tranquillité des musulmans et que lesdits États-Unis n’ont jamais participé à aucune guerre ni à aucun acte d’hostilité contre quelque nation mahométane que ce soit, les contractants déclarent qu’aucun prétexte relevant d’opinions religieuses ne devra jamais causer une rupture de l’harmonie régnant entre les deux nations.» Il a été rédigé par John Barlows, consul général des États-Unis à Alger.

Cependant, la Régence fut constamment attaquée, notamment après le Congrès de Vienne où l’Europe se mit d’accord pour réduire la Régence, l’expédition américaine de 1815 et celle que conduisent les Marines britannique et hollandaise sur Alger en août 1816, ces dernières subirent de grandes pertes et sont empêchées d’accoster sur Alger. La royauté française mal en point exsangue financièrement cherchait une diversion: laver l’affront du croissant à la croix comme l’écrit le marquis de Clermont Tonnerre ministre des Affaires étrangères du roi dès 1827. Ce fut une expédition lucrative avec la rapine du trésor de la Casbah évalué à 200 millions or.

L’Affaire de l’éventail entre le pacha turc Hussein Dey et le consul français Pierre Deval, le 30 avril 1827, est le casus belli de la guerre déclarée par le Royaume de France à la Régence d’Alger, qui déclenche le blocus maritime d’Alger par la marine royale française. En 1827, donc, le dey n’était pas encore remboursé du million qu’il avait prêté à la France, sans intérêts, trente et un ans auparavant! Bien plus, du fait des dettes de Bacri, le dey risquait fort de ne jamais toucher un sou. Ainsi, sous couleur de satisfaire ses réclamations, on avait «rendu légale sa spoliation». Le dey d’Alger était ainsi «magnifiquement» récompensé de l’ardeur qu’il avait mise à faciliter le ravitaillement de la France affamée par l’Angleterre.(3)

L’apport de Khiereddine à la consolidation de la nation algérienne

Il est curieux de constater une chape de plomb pour tout ce qui concerne la période turque. Le moment est venu de savoir en quoi a consisté ce compagnonnage de plus de trois siècles. Quelles furent les heurs et les malheurs de la régence qui en fait n’avait qu’un lien moral avec la Porte Sublime, tant il est vrai qu’elle était une puissance connue et reconnue et à qui pendant des siècles toutes les nations européennes et même les Etats-Unis nouvellement constitués payaient tribut.

Pour en revenir aux relations algéro-turques. Si nous devons être reconnaissants au pouvoir ottoman, la première personne à qui nous adressons notre reconnaissance est sans conteste Khieredine Barberousse, malgré son faible passage en Algérie a laissé le souvenir d’un homme qui a donné une dimension territoriale à l’Algérie.

Il faut cependant rendre justice à Khiereddine Barberousse qui a sauvé l’Algérie d’une christianisation forcée comme ce fut le cas des Incas et des Aztèques. Pizarro a fait ses premières armes sur les côtes algériennes.. De plus, Khiereddine fut le premier à délimiter les frontières de l’Algérie actuelle, notamment à l’est la province de Tabarka payait tribut et faisait allégeance à la Régence d’Alger qui eut souvent à rentrer en guerre avec la Régence de Tunis. Et on apprend que cette dernière a pendant plus d’un siècle «envoyé l’huile à la mosquée d’Alger afin que la lumière ne s’éteigne jamais».

A l’ouest, Khiereddine suivit la division romaine entre la Maurétanie césarienne et la Maurétanie tingitane par le fleuve Moulaya «Flumen Malva Dirimit Maurétanias duas», le fleuve Moulaya divise les deux Maurétanies. Il a fallu attendre le traité de Lalla Maghnia en 1845, pour que la France rectifie la frontière au profit du Royaume du Maroc, le prix de la félonie étant de déclarer la guerre à l’Emir Abdelkader. Khiereddine repousse les attaques espagnoles sur les différentes villes. C’est l’acte de naissance de la Régence d’Alger. La ville d’Alger devient un grand port de guerre qui gagne au fil des expéditions étrangères la réputation de «bien gardée» (El Mahroussaen arabe). La domination de la mer lui permet de repousser plusieurs attaques provenant d’un certain nombre de pays européens, à commencer par celle menée par Charles Quint en octobre 1541. (4)

Enfin nous dit Leon l’Africain Ibn El Wazzan il fut chargé par Khiereddine Barberousse soucieux de l’éducation du peuple – puisant dans se propre bourse-, d’acheter 3000 manuscrits à Sativa en Espagne pour l’Institut de Constantine.

Laissant le pouvoir à une structure beylicale constituée de beys puis de deys, Khiereddine retourna auprès du sultan de Constantinople qui en fit son amiral. A Istanbul, Barberousse s’attellera à réorganiser la flotte ottomane qui devint l’une des premières puissances navales d’alors. Il eut à diriger quatre grandes campagnes militaires contre les puissances occidentales. En 1538, se constitua une ligue (les Etats italiens et l’Empire de Charles-Quint) qui réunit une armada formidable à la bataille de Prévéza. Ce fut la plus grande bataille navale, jamais remportée par la flotte turque, grâce au génie de Kheireddine Barberousse. Cette victoire força les coalisés à demander la paix. Sa dernière campagne eut lieu en 1543. Rentré définitivement à Istanbul il décéda le mois de juillet 1546, à l’âge de 80 ans et pendant longtemps, les bateaux qui croisaient à proximité de là où il fut enterré tiraient des coups de canon en son honneur.

C’est dire si en définitive il faut, à côté des affaires financières et de l’économique inventer un nouveau dialogue culturel avec la Turquie. Nous avons en commun trois siècles d’archives qu’il nous faut optimiser ensemble. L’Algérie doit pouvoir avoir accès à sa mémoire. Il y a une écriture commune à faire. Il y a des traditions communes à perpétuer, il y a un patrimoine culturel commun à embellir.

Nos gouvernants s’honoreraient à sortir des sentiers battus du tout-économique, montrant  qu’il y a autres choses. Le tourisme culturel est déjà une réalité. Pourquoi ne serait-il pas dans les deux sens? Restaurer Djama’e Ketchoua c’est bien. Faire l’inventaire d’un passé commun c’est mieux. Nous devons en définitive revenir aux fondamentaux et inventer un nouveau dialogue. Une Turquie qui ne renie pas son passé reviendra en grâce dans le coeur des Algériens A ce titre, la participation à la mise en place d’un institut de la mémoire serait assurément un acquis de réconciliation pour les deux peuples.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

1. Amine Maalouf: Léon l’Africain Editions Casbah 2002

2. Venture de Paradis. Voyage A Alger Revue Africaine.Vol.41.P.106. 1897

3. G. Esquier: La prise d’Alger 1830. Paris & Alger, E. Champion & l’Afrique latine, 1923

4. Chitour: L’éducation et la culture des origines à nos jours Ed. Enag 2000

Article de référence http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/205873-un-passe-commun-a-assumer-avec-la-turquie.html

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